À la fin des années 1950, Claude François monte à Paris avec une ambition démesurée. Après des débuts difficiles marqués par la débrouille et les petits orchestres, sa rencontre en 1962 avec le producteur Jacques Plait change tout. Il sort le titre Belle, Belle, Belle, une adaptation d’un tube américain. C’est un succès immédiat. La France découvre alors un artiste au sourire ultra-bright, aux déhanchements frénétiques et à l’énergie contagieuse. Contrairement aux artistes de la Rive Gauche qui misent sur la poésie textuelle, Claude assume le choix du divertissement pur et de l’« entertainment » à l’américaine. Les tubes s’enchaînent à un rythme industriel : Si j’avais un marteau, Cette année-là, Le lundi au soleil.
Véritable visionnaire, il invente les « Claudettes », ses célèbres danseuses qui deviennent une extension de son image glamour et moderne. Mais en coulisses, le patron est intraitable. Claude François gère sa carrière comme une entreprise. C’est un bourreau de travail qui ne tolère aucun faux pas, passant ses nuits à traquer la moindre note discordante et piquant des colères mémorables face à ses collaborateurs. En 1967, suite à sa rupture douloureuse avec la jeune chanteuse France Gall, son grand amour, il coécrit Comme d’habitude. La chanson, qui dépeint la routine destructrice d’un couple, devient un immense succès en France avant de connaître un destin international unique sous le titre My Way, repris par Frank Sinatra et Elvis Presley.
Dans les années 1970, alors que la vague yéyé s’estompe, Claude François prouve son génie du renouvellement en embrassant la folie du disco. Avec des titres phares comme Alexandrie Alexandra et Magnolias Forever, il reste au sommet des hit-parades. Pourtant, la machine s’emballe. À force de vouloir tout contrôler – ses productions, son magazine, son agence de mannequins –, l’homme s’épuise et s’isole. Sa vie privée est un miroir de ses angoisses : s’il se montre d’une immense générosité en public, il s’avère jaloux, possessif et instable dans l’intimité de ses relations amoureuses. Terrifié par l’oubli et le vieillissement, il vit chaque journée comme une course effrénée contre le temps.
Le 10 mars 1978, lors de l’enregistrement de sa dernière émission télévisée, rien ne laisse présager le drame. Le lendemain matin, le destin se referme sur lui de la manière la plus dérisoire qui soit. Ce roi de la scène, qui avait passé sa vie entière à dompter son image et à régler ses spectacles au millimètre près, meurt victime de sa propre manie du détail, électrocuté par une ampoule mal vissée au-dessus de sa baignoire.
Quarante-huit ans après sa mort, le mythe de Claude François reste intact. Ses morceaux continuent de résonner dans toutes les fêtes populaires, traversant les générations sans prendre une ride. Il a été le pionnier du show-business moderne en France, comprenant avant tous les autres l’importance du visuel, du marketing et de la performance scénique totale. Claude François demeure ce paradoxe fascinant et intemporel : un roi de la lumière et de la fête qui a tiré sa révérence dans l’ombre et la solitude d’une salle de bain, illustrant de la plus tragique des manières l’envers de la gloire.
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