PARTIE 1
L’impact se fit entendre devant les fenêtres du terminal privé de Nice, comme si Camille avait disparu de la famille Morel en une fraction de seconde.
Elle resta immobile, la joue en feu, une valise bon marché serrée contre sa jambe. Devant elle, Marianne Morel, vêtue d’ivoire, un collier de perles et le regard glacial, retroussa calmement sa manche comme pour enlever une poussière.
« Tu ne vas pas prendre l’avion habillée comme une hôtesse de l’air. »
Le jet familial attendait sur le tarmac, prêt à décoller pour Biarritz, où le groupe Morel Ocean devait présenter son nouveau complexe hôtelier à des investisseurs, des représentants triés sur le volet et quelques cameramen. Camille devait accompagner son mari, Adrien, l’héritier présomptif de l’entreprise.
Elle tourna la tête vers lui.
Adrien portait le costume bleu marine qu’elle avait repassé la veille. Il pâlit mais ne bougea pas.
« Tu vas la laisser faire ça ? » demanda Camille.
Adrien jeta un coup d’œil à sa mère, puis baissa les yeux.
« Elle n’aurait pas dû te toucher. »
Camille laissa échapper un rire sans joie.
« C’est ta défense ? »
Victoire, la sœur d’Adrien, croisa les bras.
« Camille, ta mère t’a juste demandé de faire de ton mieux. Il y aura des ministres, des banquiers, la presse économique. Ce manteau vient d’un centre commercial. »
« Adrien me l’a donné. »
Victoire grimaça, gênée.
« Exactement. »
Pendant quatre ans, Camille avait entendu les mêmes promesses. Après chaque dîner humiliant. Après chaque remarque sur son accent lyonnais, ses études « trop techniques », son ancien emploi dans l’armée de l’air. Adrien lui avait juré qu’un jour il réussirait.
Mais ce matin-là, Marianne venait de frapper sa femme devant les pilotes, un photographe et deux administrateurs.
« La photo officielle sera prise sans toi », annonça Marianne. « Tu peux prendre l’avion plus tard. Ou rentrer chez toi. »
Adrien s’approcha discrètement de Camille.
« Laisse-moi monter. Je vais préparer la présentation, et ensuite j’enverrai quelqu’un. »
Camille le fixa.
« Après que ta mère m’ait frappée ? »
« Je veux éviter un scandale. »
« Non. Tu veux éviter un scandale avant ta réunion. »
L’avion vrombit. Marianne monta les escaliers.
« Adrien, cinq minutes. »
Camille murmura :
« Si tu montes dans cet avion, ne reviens pas en faisant semblant de m’aimer. »
Adrien ferma les yeux. Puis il prit sa mallette.
Et il embarqua.
PARTIE 2
Camille le regarda disparaître dans la cabine. Un instant, il se détourna. Elle crut apercevoir une lueur de regret. Puis Marianne posa la main sur son épaule et la porte se referma.
L’avion de la famille Morel roula vers la piste.
Camille ne pleurait pas. Pas devant eux.
Un employé de l’aérogare s’approcha timidement.
« Madame Morel… dois-je appeler un taxi ? »
Le téléphone de Camille vibra dans son sac.
Elle répondit.
« Camille, dit une voix tendue. Ils ont modifié le contrat à 6 h 12. Morel Ocean transfère 95 millions d’euros de coûts d’infrastructure à Atlas Air Services sans mentionner les problèmes environnementaux. »
Camille leva les yeux vers le ciel, où l’avion venait de disparaître.
« Qui a signé ? »
« Marianne Morel. »
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