Cette “vérité” de Karen Mulder n’était pourtant pas isolée. Elle faisait écho à un autre scandale ayant frappé l’agence Elite quelques années plus tôt. En 1999, un reportage d’investigation de la BBC, mené par Donald Macintyre et Lisa Brinkworth, avait déjà infiltré les coulisses de l’agence. Les caméras cachées révélaient un univers où la drogue circulait librement et où des dirigeants, dont le puissant Gérald Marie, tenaient des propos explicites sur leur volonté d’avoir des rapports sexuels avec des mannequins mineures. À l’époque, Elite avait réussi à étouffer l’incendie grâce à un accord à l’amiable avec la BBC, interdisant même la rediffusion des images compromettantes.
Le silence a duré dix-huit ans. Dix-huit années durant lesquelles Karen Mulder s’est murée dans le silence, loin d’un monde qui l’avait brisée. Il aura fallu attendre 2020 pour que le vent tourne enfin. Lisa Brinkworth, la journaliste de la BBC, décide de sortir du silence et porte plainte contre Gérald Marie pour agression sexuelle. Ce témoignage libère la parole d’une quinzaine d’autres top modèles de l’époque, qui décrivent toutes un mode opératoire similaire : un système de prédation organisé où les agents de mannequins se comportaient en prédateurs.
Si la justice a fini par classer l’affaire en 2023 pour cause de prescription, l’impact médiatique a été irréversible. Les révélations tardives sur les liens entre certains agents de mode et le réseau de Jeffrey Epstein, notamment via Jean-Luc Brunel, ont apporté un éclairage nouveau sur les accusations de Karen Mulder. Ce que tout le monde qualifiait de “folie” en 2001 ressemble aujourd’hui furieusement à la description d’un système criminel bien réel.
Thierry Ardisson lui-même a admis des années plus tard qu’il pensait, avec le recul, que Karen Mulder disait vrai. Mais à l’époque, protéger le système semblait plus important que de protéger la victime. Aujourd’hui, l’histoire de Karen Mulder n’est plus seulement celle d’une chute médiatique, mais celle d’une femme qui a eu raison trop tôt dans un monde qui n’était pas prêt à l’entendre. Son nom, longtemps associé à la paranoïa, reste désormais comme le symbole d’un courage étouffé par les puissants, et un rappel nécessaire que derrière le glamour de la mode, les cicatrices sont parfois indélébiles.